
Au moment où la République démocratique du Congo amorce un tournant décisif — retrait partiel des forces rwandaises, accords successifs à Washington et Doha, réformes structurelles, maîtrise de l’inflation et regain diplomatique — L’Hémicycle a rencontré le Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo. Dans cet entretien de fond, le chef de l’État revient sur l’agression subie dans l’est, les avancées sécuritaires et diplomatiques, la modernisation du pays, mais aussi les vigilances nécessaires et les défis qui demeurent.
Monsieur le Président, merci de nous recevoir à Kinshasa. Si on revient sur l’année 2025, elle restera certainement comme l’une des plus dures à l’Est. Puis est arrivé le traité de Washington, que vous décrivez comme une avancée majeure pour la République démocratique du Congo. Pourquoi ce tournant est-il différent de tous les processus précédents ?

Félix Tshisekedi Parce qu’il nomme enfin les choses avec clarté et qu’il engage des responsabilités au plus haut niveau. Nous avons obtenu, dans une résolution du Conseil de sécurité puis dans l’accord du 27 juin 2025, une reconnaissance explicite de l’agression du Rwanda, l’exigence de retrait de ses troupes et un mécanisme conjoint de sécurité qui protège notre souveraineté. Cela n’avait encore jamais été inscrit noir sur blanc. Ce n’est pas un arrangement ponctuel : c’est un cadre de paix adossé à une dynamique internationale, continentale et bilatérale.

Certains observateurs craignent toutefois que le Rwanda NE viole ses engagements. Vous-même évoquez des attaques persistantes. Où placez-vous le curseur entre vigilance et confiance ?
F.T. Je place le curseur dans le réel, pas dans l’incantation. Oui, le Rwanda a déjà violé l’accord — je l’ai dit publiquement. Les attaques depuis Bugarama l’ont démontré. Mais la différence, aujourd’hui, c’est que ces violations ne peuvent plus être niées. Elles sont documentées, surveillées, et elles entraînent des conséquences diplomatiques. Nous privilégierons toujours la voie politique, mais jamais au détriment de la protection de nos populations. La paix est à portée de main, mais elle exige de la rigueur, de la fermeté et du suivi.

Avez-vous perdu du terrain à l’Est avant d’obtenir ces avancées ? Certains le disent, parfois même dans votre majorité…
F.T. Je ne raisonne pas en termes de perte ou de gain territoriaux mais en termes de responsabilité. Nous avons affronté une coalition militaro-terroriste appuyée par une armée étrangère. Malgré des conditions extrêmement difficiles, nos forces ont tenu, stabilisé des zones vitales, sécurisé des corridors humanitaires. L’enjeu n’était pas de sauver la carte mais de sauver des vies. Aujourd’hui, des zones basculent à nouveau sous l’autorité de l’État. Et cela, nous le devons au courage de nos forces et à la clarté de notre diplomatie.
Vous insistez sur la reconstruction d’un appareil sécuritaire proche du citoyen. Qu’est-ce qui change réellement ?
F.T. Trois choses : la professionnalisation, la proximité et le contrôle. Nous recrutons 90 000 policiers, réhabilitons les écoles de formation, modernisons les équipements, revalorisons les carrières et nous encadrons strictement la discipline. En parallèle, nous avons mis en place des comités locaux de sécurité qui écoutent les populations et produisent des réponses adaptées. Enfin, l’identification biométrique des citoyens — qui tarde depuis trente ans — rendra l’État plus efficace et plus juste. Une nation moderne commence par savoir qui elle protège.

Dans de tels chantiers, les Congolais attendent aussi des résultats économiques immédiats. Que leur répondez-vous ?
F.T. Les résultats sont là. L’inflation a été ramenée de 11,5 % à 2,5 %, le franc congolais s’est apprécié de près de 29 %, les réserves de change ont atteint 7,4 milliards de dollars, la croissance dépasse 5,8 %. La RDC est l’un des pays les plus dynamiques d’Afrique depuis cinq ans.
Ce ne sont pas des chiffres abstraits : ce sont des prix maîtrisés, une monnaie stable et de la confiance retrouvée.
Vous revendiquez une politique de reconstruction accélérée. Mais certains chantiers connaissent des retards. Comment l’envisagez-vous ?
F.T. En disant la vérité et en corrigeant. Aucun programme de cette ampleur — 2 130 infrastructures dans toutes les provinces — ne peut avancer sans difficultés. Oui, des retards existent, des contrats sont défaillants, des zones sont rendues inaccessibles par la guerre. C’est précisément pour cela que j’ai nommé un conseiller spécial pour en suivre l’exécution. Ma ligne est simple : pas de complaisance, pas d’abandon. Nous terminerons ces infrastructures et nous les terminerons bien.
Vous parlez souvent de « corridors d’unité nationale ». Que recouvre cette expression ?
F.T. Elle signifie que la cohésion nationale passe aussi par la circulation des biens, des personnes et des idées. Quand une route relie Kisangani à Kananga, quand un port en eau profonde s’ouvre à Banana, quand un aéroport est modernisé, c’est la République qui se ressoude. La croissance se gagne aussi par la mobilité.
L’énergie est un défi central. Vous visez 62 % d’accès à l’électricité en 2030. Est-ce réaliste ?
F.T. Oui, parce que nous changeons d’échelle. L’accès est passé de 9 % à 21,5 % en six ans. Des groupes entiers de production ont été remis en service. Nous construisons des mini-réseaux, modernisons les transports d’électricité et préparons Inga III. L’énergie n’est pas un luxe : c’est la condition de tout développement.
Vous avez repris 30 000 périmètres miniers inactifs. Jusqu’où voulez-vous aller ?
F.T. Jusqu’à ce que nos ressources cessent d’être pillées pour devenir un moteur d’industrialisation. Assainir le cadastre, imposer des quotas d’emplois congolais, interdire l’exploitation dans les zones rouges, digitaliser la traçabilité : tout cela n’est pas cosmétique. La RDC doit être un acteur qui fixe les règles, pas un acteur qui les subit.
Votre accord économique avec les États-Unis a été très commenté. Que pouvez-vous en attendre ?
F.T. La sécurisation des chaînes d’approvisionnement, la transformation locale, la modernisation logistique et une coopération sécuritaire renforcée. C’est un accord de souveraineté, pas de dépendance.
Votre pays a été élu au Conseil de sécurité, au Conseil des droits de l’homme, et préside la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs. La RDC pèse-t-elle plus qu’avant ?
F.T. Oui, et c’est assumé. Nous ne sommes plus une périphérie. Nous sommes une puissance d’influence et de proposition. Notre voix est attendue sur la sécurité, sur les droits humains, sur la gouvernance des ressources critiques, sur la justice climatique.
Justement, vous portez l’idée d’une justice climatique. Comment la traduire concrètement ?
F.T. Le Congo protège des millions d’hectares de forêts et des tourbières essentielles au climat mondial. Nous sommes un pays-solution. Mais nous ne pouvons plus être un pays-solution à crédit moral. Nous demandons des financements effectifs, des transferts de technologies, des mécanismes transparents. Le couloir vert Kinshasa–Kisangani–Goma est un projet unique au monde : 548 000 km² de protection, 500 000 emplois, des corridors énergétiques et agricoles. Il lie écologie, économie et sécurité.
Vous avez lancé une réforme profonde de l’école. Pourquoi cet accent particulier ?
F.T. Parce qu’un pays ne se relève pas sans ses enfants. La gratuité du primaire est consolidée, les enseignants sont mieux payés, les écoles construites par centaines. Nous déployons l’intelligence artificielle dans la correction de l’examen d’État. Former, c’est libérer.
Vous dites souvent que la jeunesse est votre « première richesse ». Mais les jeunes veulent des emplois, pas des discours.
F.T. Et ils ont raison. C’est pourquoi nous augmentons le Smig, déployons des programmes d’apprentissage, finançons des projets et modernisons la formation professionnelle. Le « Village des opportunités » a réuni 12 000 jeunes. Ce n’est qu’un début. La jeunesse doit trouver, ici, les voies de son ambition.
Monsieur le Président, à vous entendre, la RDC serait à l’aube d’un moment historique. Mais que dites-vous sans détour aux Congolais qui doutent encore ?
F.T. Je leur dis que le doute est légitime, mais que la résignation ne l’est pas. Nous avons subi une agression, nous avons résisté, nous avons avancé. Nous stabilisons notre économie, nous modernisons notre État, nous redonnons une place à notre diplomatie, nous protégeons nos ressources, nous construisons des routes, des écoles, des réseaux électriques. Nous ne sommes pas condamnés. Et, surtout, nous ne vivons vraiment que rassemblés.
Votre dernier mot ?
F.T. Les ténèbres ne régneront pas toujours. Notre devoir est simple : transformer notre potentiel en prospérité partagée. Et je m’y engage, devant vous, devant la nation, et devant l’histoire.
Propos recueillis par Éric Revel

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